Entretien avec Madame Nira Rivlin – Novembre 2018

Muestros Dezaparesidos : Quel est votre nom de jeune fille ?
Alhanaty
MD : Votre famille vient de quel pays ?
Mon père était grec, de Larissa. Ma mère était turque, d’Izmir.
MD : Quel était le nom de jeune fille de votre mère ?
Sasson
MD : J’ai une amie qui s’appelle Sasson. Son père était directeur de l’Alliance Israélite Universelle à Beyrouth.
Oui. Il y a une tribu Sasson.
MD : Quels étaient les prénoms de vos parents ?
Le prénom de ma mère était Diamante, mais elle l’a changé en Diane. Celui de mon père était Moïse. Lorsqu’il a vécu en Israël, il l’a changé en Moshe. Puis, lorsqu’il a vécu en France, il l’a encore changé en Maurice. Vous savez, ils étaient très honteux de leurs origines. Cela me fait vraiment mal au cœur, parce que c’était un patrimoine assez riche. C’est vraiment dommage. Et mon père aussi. Il n’aimait pas le ladino, il parlait français.
MD : Si je puis dire, c’est le travail des écoles de l’Alliance.
Ça n’a pas amélioré !
MD : C’est l’Histoire. En même temps, je crois que ceux qui sont venus en France et qui parlaient bien français, cela leur a été utile, même pour pouvoir s’échapper.
C’est vrai
MD : Parlez-moi de la famille de votre père
Ils étaient à Larissa, en Grèce. Ils sont venus en Palestine quand mon père avait un mois. Mon père est né en juin 1914. Ils étaient 5 frères et sœurs. Eux étaient plus intégrés, plus alertes. Ils ont été déportés par les Turcs, en Turquie, pendant un certain temps. La Palestine appartenait à l’Empire Ottoman, et les Turcs ont décidé, un jour, de déporter les citoyens grecs. Alors, ils ont souffert aussi. Ils ont bien souffert. Et ils se sont installés à Jérusalem car sa mère et ses grands-parents étaient venus plus tôt et y habitaient. Ils ont toujours habité à Jérusalem.
Mon père est resté à Jérusalem jusqu’à ses 14 ans. Puis il y a eu une grève à son école. Il a passé et réussi un concours pour aller étudier en France afin de devenir instituteur
MD : Et votre mère ?
Ma mère est née en 1918. Elle avait 2 sœurs : Mathilde et Léa. Mathilde était l’aînée et ma mère était la cadette. Elle a été envoyée en France à 14 ans pour aller étudier à l’Alliance Israelite.
MD : Vos parents se sont connus en France ?
Ils se sont connus à Paris, mais pas durant leurs études à l’Alliance Israelite. Ma mère étudiait à Versailles alors que mon père étudiait rue d’Auteuil à Paris. Ils sont devenus instituteurs 4 ans après leur arrivée. Puis ma mère est allée enseigner à Bassorah et Beyrouth, et mon père est parti en Perse.
Ils se sont connus à Paris parce que le Siège de l’Alliance Israélite Universelle était à Paris. Ils se sont connus par l’intermédiaire d’un certain Weil (ou Veil), le Président de l’Alliance.
Puis ils sont partis en 1940 à Jérusalem.
MD : Donc en 1940, vos parents étaient en Israël
Oui. Il se sont mariés à Jérusalem en 1940. Ils se sont installés dans la maison de ma grand-mère paternelle, où je suis née en 1944, suivie par mon frère en 1948. Nous étions alors en pleine guerre d’Indépendance et l’on manquait de tout.
Puis mes parents ont voulu quitter la maison de la grand-mère paternelle. Mon père a pris la direction de l’Alliance à Safed. Il y est resté 8 ans. Mes parents se sont ensuite installés à Tel Aviv.
MD : Vos parents parlaient-ils le judéo-espagnol ?
Oui, ils le parlaient, mais pas entre eux. Entre eux, ils parlaient français. Par contre, ils parlaient ladino avec la grand-mère.
MD : Vos parents fréquentaient-ils la communauté judéo-espagnole ?
Non, ils refusaient.  Pour eux, c’était la France qui importait.
MD : Vos parents n’ont donc pas connu la déportation.
Non. Eux, non.
MD : D’autres membres de votre famille ont-ils été déportés ?
Ma mère a beaucoup été restée en contact avec sa sœur, Léa. C’est cette sœur qui a été déportée. Elle me parlait notamment de vacances qu’elles ont passées ensemble à Grasse en 1939 ou 1940.
MD : Sa sœur s’appelait donc Sasson ?
Oui, sa sœur était une Sasson. Elle s’appelait Léa. Elle était plus âgée que ma mère de peut-être 4 à 5 ans, elle est née en 1913. Elle s’est mariée avec un certain Moïse Papouchado, qui était également turc.
MD : C’était encore l’époque où l’on se mariait entre judéo-espagnols
Oui, on se mariait au sein de la même communauté. Tous deux vivaient à Paris, au 94 rue du Commerce, et étaient commerçants.
MD : Ils étaient commerçants dans quel domaine ?
Ils vendaient des vêtements. Ils avaient 2 boutiques, l’une au 94 rue du Commerce où ils habitaient, et l’autre rue Sedaine. La boutique de la rue du Commerce est devenue une fromagerie.
MD : Donc votre tante a été déportée ?
Oui. Un beau jour, la guerre a éclaté, et elle et son mari ont été déportés séparément. Son mari a été déporté en premier en août 19421, je ne me rappelle plus où. Ma tante a été déportée en 19432 : elle est d’abord partie à Drancy puis à Auschwitz. Elle avait 34 ans.
MD : Et à cette époque, ils n’avaient pas d’enfants ?
Non, ils n’ont pas eu d’enfants. Et ma mère, après-guerre, a reçu un paquet de bijoux de la part de la Croix Rouge. Il y avait des bagues, des bracelets qui appartenaient à Léa. Je ne sais pas comment cela a été récupéré. Voilà à peu près ce que je sais. Ce n’est pas beaucoup.
MD : On est tous malheureusement à peu près dans la même situation. On a des petits bouts d’histoire.
On n’avait pas la volonté de parler
MD : Vous m’avez dit que vous n’aviez aucune photo, aucun document.
Que dire d’autre ? Ma mère ne parlait pas beaucoup. J’aurais aimé savoir par exemple si Léa était allée voir sa mère restée en Turquie. Maintenant, il n’y a plus de famille en Turquie. Par contre, son nom et celui de son mari se trouvent sur le mur du Mémorial de la Shoah.
MD : Il y avait donc les deux sœurs ?
Non, elles étaient trois. Il y avait aussi Mathilde. Elle est restée en Turquie et n’a pas été déportée. Elle a eu 3 enfants qui se sont installés à Jérusalem. Mathilde les a rejoints, mais elle ne s’est pas faîte à la vie en Israël.
MD : Les parents sont restés aussi en Turquie ?
Oui. Les parents, c’était une famille bizarre. Le père était très très vieux, et il est mort et la mère, elle est venue chez nous en 1950-52 en Israël. Elle était traumatisée. Elle était bizarre.
MD : Et les frères et sœurs de votre père ?
Ils n’ont pas été inquiétés car ils étaient à Jérusalem. C’était une famille très unie et ils ont tous eu des positions élevées. Par exemple, un de mes oncles, mort à 100 ans, était écrivain. Un autre, mort à 95 ans, était directeur de banque.
MD : Le mari de votre sœur avait-il de la famille ?
Oui, il avait une sœur Violette, qui s’est installée à Londres. Son mari était un juif anglais. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle a pensé à rendre des affaires de Léa, qui étaient dans le magasin. Quand j’avais 11 ans, on est venu en France et on a récupéré ses affaires qui étaient restées dans le magasin de la rue du Commerce.
MD : Savez-vous ce qu’est devenu le logement de Léa ?
Non, je ne sais pas.
MD : Depuis quand êtes-vous en France ?
Nous avons connu 3 guerres en Israël : la guerre d’Indépendance, la guerre du Sinaï et la guerre des 6 jours. Après cette dernière guerre, nous avons décidé de venir en France avec mon mari. Il y a fait son doctorat, et moi, j’ai élevé mes deux enfants : Michaël, qui est reparti en Israël, et Anath, qui vit en France et est traductrice. J’ai également 4 petits enfants.
MD : Comment avez-vous connu le professeur Haïm Vidal Sephiha ?
C’est mon mari qui le connaît, pas moi. Mais Vidal a entendu que j’étais d’origine turco-grecque. Il m’a invitée, mais je ne suis pas allée.
MD : Votre mari n’est pas judéo-espagnol ?
Non. Mon mari est russe.
MD : Et comment connaissait-il Vidal ?
De l’université.