Thème 1 : Migrations et installation XVe – XXe

Présence, expulsion d’Espagne et dispersion

La tradition fait remonter la présence des Juifs en Espagne à l’exil qui suivit la chute du Temple de Jérusalem en 586 av JC. L’archéologie, elle, atteste de cette présence au lendemain de la conquête romaine après la victoire sur Carthage en 202 av JC. Sous l’Empire, Les Juifs de la péninsule deviennent des citoyens romains et jouissent d’une certaine tolérance. La période wisigothique du Ve au VIII e siècle sera marquée par une montée en puissance d’une hostilité conjointe au développement du catholicisme. Au VII e siècle, les conversions forcées font leur apparition mais diffèrent d’un souverain wisigoth à l’autre. Les différents conciles tenus à Tolède au VII e siècle renforcent les mesures antijuives tant et si bien qu’à la veille de l’invasion arabo-musulmane les Juifs sont réduits en esclavage. Sur le plan culturel, l’Espagne wisigothique fut un temps de régression pour les communautés juives ibériques qui perdent l’usage de l’hébreu et se déconnectent du reste du monde juif.

Après la conquête arabo-musulmane au début du VIII e siècle, l’Espagne  devient au contraire un lieu d’épanouissement de cette culture, le XIe siècle étant considéré comme l’âge d’or des Juifs d’AL-Andalus. De nombreux juifs se distinguent à des postes éminents alors que l’hébreu, la poésie et les études talmudiques connaissent un nouvel essor mais la tolérance musulmane décroit rapidement à partir du XII e siècle et la prise de pouvoir almoravide. Pendant la Reconquista, les royaumes chrétiens adoptent une attitude bienveillante à l’égard des communautés juives notamment en Castille, en Aragon et en Catalogne jusqu’à la fin du XIII e siècle à partir de quand les mesures discriminatoires et les persécutions se multiplient. Les pogroms de 1391 qui causèrent des milliers de victimes à travers toutes l’Espagne sont le prélude à des politiques antijuives dont le paroxysme est atteint en 1492. 

Cette date marque avec l’expulsion des Juifs d’Espagne, de Séfarad, un double tournant dans l’histoire du judaïsme. Tout d’abord la fin de la présence juive en Espagne qui avait été jusque-là l’un des berceaux prolifiques du judaïsme, lui assurant un cadre, bien qu’irrégulier, de tolérance et un dynamisme marqué par la magnificence de centre culturel juif tels Cordoue ou Grenade et par d’illustres figures parmi lesquelles celle d’ibn Daoud, d’Ibn Nagrela ou d’Isaac Abravanel. Ensuite, le début d’une civilisation, celle des communautés Judéo-espagnoles essaimées en Europe et autour de la mer Méditerranée, principalement sur les terres du vaste Empire Ottoman qui s’étendait au XVIe siècle de l’Afrique du Nord, aux Balkans en passant par l’Asie Mineure et la péninsule arabique. Ces Juifs d’Espagne, accueillies à bras ouvert par le Sultan ottoman, conservèrent leurs rites et leur langue et fondèrent des communautés d’importance sur les terres ottomanes notamment à Constantinople, Salonique, Sarajevo ou Edirne.

CHRONOLOGIE

IIIe siècle avant JC : la péninsule ibérique devient province romaine, premières traces archéologiques attestant d’une présence juive
V e siècle : invasion et fondation d’un royaume wisigoth dans la péninsule
VIIe : conversion des rois wisigoths de l’arianisme au catholicisme
694 : les juifs sont déclarés comme esclaves des chrétiens dans le royaume wisigoth d’Espagne. Le judaïsme est interdit.
711 : conquête de la majeure partie de l’Espagne par les Musulmans.
VIIIe siècle : début d’une vague d’immigration juive vers l’Espagne en provenance des autres pays d’Europe occidentale
1066 : pogrom à Grenade
1085 : chute de Tolède aux mains des chrétiens
1140 : invasion des Almohades et persécution des juifs dans des territoires conquis. Obligation faite aux juifs de se convertir à l’Islam.
1212 défaite et retrait des Almohades en Afrique du nord.
1248 : capitulation de Séville devant les armées de Ferdinand III
1391 : massacres de juifs dans toute l’Espagne. Disparition de nombreuses communautés et apparition des conversos
1453 : prise de Constantinople par les Ottomans
1478 : Isabelle et Ferdinand demandent au pape l’instauration de l’Inquisition pour combattre le judaïsme et les faux convertis
1481 : début du tribunal de l’inquisition à Séville
Janvier 1483 : expulsion des juifs d’Andalousie
2 janvier 1492 : chute du royaume de grenade
31 mars 1492 : décret d’expulsion des Juifs d’Espagne
1496 : expulsion des Juifs du Portugal
1497 : conversions forcées des juifs au Portugal
1499 : Le roi du Portugal interdit les départs des Juifs de son pays.
1506 : massacre de deux milles « marranes » à Lisbonne
1507 : L’émigration juive est à nouveau permise au Portugal
1535 : création de l’Inquisition au Portugal
1580 : Unification des Royaumes d’Espagne et du Portugal, arrivée massive de Juifs « portugais » en Espagne.

Vestige de la présence juive en Espagne avant 1492

Classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, le quartier juif de Cordoue est l’un des mieux conservé d’Espagne et un exemple typique de ce qu’était les Juderias, ces quartiers juifs de la péninsule ibérique. Celle de Cordoue était d’ailleurs la plus grande d’Andalousie et connut un fort rayonnement sous le règne d’Abd al Rhaman III au Xe siècle. Séparée par une muraille du reste de la ville, elle illustre la mise en œuvre en 1265 par Alphonse X le savant du code dit des Siete Piedras qui imposa des quartiers séparés aux Juifs. Sa synagogue est l’une des trois synagogues conservées construites avant 1492. 

Sculpture et biographie de Hasdaï ibn  Shaprout ( 915-970)

Hasdaï ibn  Shaprout est né à Jaen en 915 dans une famille juive aisée. Eduqué à la fois par des maîtres juifs et chrétiens, il maîtrise l’hébreu, l’arabe, le latin et le grec. Il devient médecin et se montre particulièrement doué dans la préparation d’antidotes. Remarqué par le calife Abd Al-Rahman III, il fait preuve d’un grand sens politique et devient peu à peu l’un des principaux conseillers du calife qui lui confie entre autres des missions diplomatiques. Son mécénat auprès de poètes et savants juifs fera qu’Il est considéré comme le fer de lance du renouveau juif en Espagne. Il est un des meilleurs exemples de ceux que l’on nommera les juifs de cour.

Monument, du sculpteur Santiago Cano Leon,  dédié à Hasdaï ibn Shaprout à Jaen à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance. 2016.

Poème et biographie de Samuel Ibn Nagrela (933-1055)

Samuel Ibn Nagrela est né à Mérida en 993 et mort à Grenade en 1055. Polyglotte grâce à l’éducation soignée que lui fit donner sa famille aisée, il se met au service du Sultan Ziride Habbous de Grenade. En 1038, il devient vizir et commandant de l’armée grenadine et prend la tête de nombreuses campagnes militaires. Poète, il relate de façon épique ses faits d’armes. Rabbin de la communauté juive de Grenade, il subventionne et participe à des écoles talmudiques et devient un talmudiste de renom.

Poème et biographie de Moïse ibn Ezra (1055-1135

De grâce, pressez-vous vers l’abri des amants,
Le destin les a dispersés cruellement,
Le destin a détruit leur abri de ses coups,
Jadis abri de faons, ores de lions et loups !
J’entends bramer la biche, elle sanglote encore
De la prison d’Édom de la geôle du More,
Gémit sur son amant, champion de sa jeunesse,
Prononçant de doux mots, à Lui elle s’adresse
Couvre, oh oui, couvre-moi d’amour et d’élixir,
Couche, oh oui, couche-moi sur le lit du désir.

Né à Grenade en 1055, Moïse ibn Ezra est l’auteur d’une imposante œuvre poétique et philosophique. Il quitte Grenade pour fuir les Almoravides et parcourt ensuite l’Espagne chrétienne. Il est l’auteur de l’œuvre philosophique le Jardin de la métaphore et du recueil poétique : le livre de la conversation et des évocations

Poème et biographie de Juda Halevi (1075-1141)

Juda Halevi est un poète juif du XII e siècle également rabbin et médecin. Il mène ses études dans différents centres rabbiniques d’Espagne notamment à Lucena, Tolède et Cordoue. Il s’installe à  Grenade qu’il quitte pour fuir les persécutions des Almoravides et voyage pendant vingt ans dans la péninsule. Face à la montée des intolérances et des conflits interreligieux, il devient partisan d’un retour à Jérusalem, il parvient à Alexandrie puis au Caire où il meurt sans atteindre la Palestine. Il est l’auteur de poèmes regroupés sous le nom de « sionides » dont certains sont régulièrement entonnés dans les synagogues.

Portrait et biographie d’Isaac Abravanel

Né au Portugal en 1437, Isaac Abravanel est mort à Venise en 1508. Il fut à la fois un philosophe, un célèbre talmudiste et un homme d’Etat au service des Rois Castille et d’Aragon avant l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Sa famille s’établit au Portugal après les pogroms de 1391. Isaac Abravanel devient conseiller du roi du Portugal Alphonse V (1432-1481) mais se brouille avec son fils à sa mort. Il revient en Castille en 1483où il rédige plusieurs commentaires de la bible hébraïque. Entré au service des « Rois  catholiques » Isabelle et Ferdinand pour qui il participe au financement de la guerre contre le Royaume de Grenade. Il tente vainement de faire annuler le décret de 1492 avant de s’exiler à Naples où il entre au service du Roi. Il reste l’un des maîtres à penser de la philosophie hébraïque.

 Décret d’expulsion des Juifs d’Espagne de 1492 (fac-similé du décret d’Alhambra, wikicommons)

Rédigé le 31 mars 1492, le décret d’Alhambra est signé par les Rois Catholiques Isabelle et Ferdinand. Ce décret prévoit que tout Juif qui refuse de se convertir au christianisme avant le 31 juillet 1492 devra quitter les royaumes de Castille et d’Aragon. Les Juifs n’ayant pas quitté le royaume à cette date seront punis de mort. Ceux qui quittent l’Espagne ne pouvant emporter que des lettres de change comme unique biens. Le décret était une des conséquences directes des pogroms de 1391 qui amenèrent à la conversion des milliers de Juifs espagnols : les conversos. Pour éviter toute mauvaise influence sur ces nouveaux convertis, les « Rois Catholiques » décidèrent de mettre fin à la présence des Juifs dans leurs royaumes en leur laissant pour unique choix la conversion ou l’expulsion. Les historiens débattent encore aujourd’hui quant au nombre de Juifs qui quittèrent la Castille et l’Aragon suite au décret. Les estimations varient de 30 000 à 300 000 personnes.

Carte des migrations juives après le décret d’expulsion de 1492

Dès les pogroms de 1391 en Espagne, de nombreux Juifs s’exilèrent dans le royaume voisin du Portugal et déjà dans l’Empire ottoman. Les expulsions d’Espagne en 1492, du Portugal en 1497 accélérèrent les départs vers ce dernier (qui comprenait les Balkans) mais également vers l’Italie, l’Afrique du Nord et les Pays-Bas. Les départs vers l’Empire Ottoman aurait concerné au minimum 50 000 personnes mais se poursuivit tout au long du XVI e siècle